Projet du département : plus de polémique, des propositions…
La publication du projet du
Conseil général, manifestement inadapté à notre cité, fait que de nombreuses
personnes me rejoignent dans mon combat pour la rue perdue. Il me paraît
important aujourd’hui de préciser les raisons de mon opposition au projet, en
rejetant toute polémique inutile mais en voulant expliquer les raisons de mes
choix pour construire.
Il y a, en effet, une
incompréhension de mon action. Certains pensant que je rejette le projet à
cause de son aspect novateur, je serais contre la modernité… C’est vrai que je
reste souvent dubitatif devant les grands concepts architecturaux, souvent
agréable à regarder quand ils sont sous forme de dessins et de maquettes, mais presque
toujours désastreux après leur édification… Mais la question n’est pas là. Mon
opposition à ce projet est plus profonde, plus essentielle.
Pourquoi la ville de Troyes est-elle irremplaçable ?
Troyes ne possède aucun monument
exceptionnel en lui-même. Il n’est pas question ici de contester la qualité
architecturale de la cathédrale, la richesse de nos églises ou l’agrément de
nos hôtel du XVIe siècle, tout cela est très agréable… Mais qui oserait
prétendre que notre cathédrale est plus belle que celle de Reims ? Que nos
hôtels du XVIe dépassent le
palais Jacques Cœur de Bourges ? Qui ignore que le canal fait pauvre
figure face aux quais de Bordeaux ? Qui oserait comparer la Madeleine à Notre-Dame
de Laon ? Saint-Jean à Chartres ? Saint-Remi au chœur de Saint-Denis ?
Saint-Pantaléon à Saint-Maclou de Rouen ? Personne ! Nous ne pouvons
nous battre à ce niveau.
Troyes est une ville
irremplaçable, un joyau qu’on ne trouve nulle part ailleurs pour deux
choses qui pourraient lui valoir son inscription au patrimoine mondial :
ses vitraux et son urbanisme. Nous ne parlerons pas des vitraux qui ne sont pas
en cause aujourd’hui.
« Le
chef-d’œuvre de Troyes c’est son urbanisme » dit l’agence de
Gilles-Henri Bailly dans le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur publié en
2003. Chaque maison, chaque hôtel pris indépendamment est beau mais non unique.
Ce qui est unique chez nous c’est cet ensemble de maisons à pans de bois, très
homogène, datant toutes des années suivants le grand incendie de 1524. Le caractère irremplaçable de Troyes, c’est
son parcellaire (petite surface des propriétés) et ses tracés viaires (tracés
des rues et canaux). La ville est composée de petits îlots, bâtis sur un
parcellaire en lanières, composés de maisons de tailles identiques, de hauteur
semblable, quasiment toute pignon sur rue.
Un parcellaire déjà lourdement attaqué par le passé.
Cela mérite une explication. L’îlot
du Gros raisin ressemblait hier au quartier Saint-Jean. On a détruit les
maisons, on a regroupé les parcelles, on a supprimé les rues. À la place, on a
construit de grands bâtiments disproportionnés avec l’esprit de la cité. Ils sont trop hauts,
trop plats, trop longs, ils font un effet de bloc catastrophique que quelques
décorations de façades sont incapables de cacher… Il y a là un bon exemple des
risques de casser l’urbanisme de la ville. La rue Emile Zola a, dans sa
réhabilitation, respecté le parcellaire et la trame viaire.
Où préférez-vous vous promenez,
au gros Raisin ou rue Emile Zola ?
Qu’en est-il de la rue perdue ?
Pour dire les choses simplement :
traditionnellement Troyes se caractérise par de petits blocs de maisons de
surface au sol limitée (80 à 140
m²), avec des façades de dimensions modestes (4 à 8m),
séparés par des voies étroites. Ce que je rejette dans le projet du Conseil
général ce n’est pas la modernité, le style, c’est l’immense surface du
bâtiment (2 hectares)
sur une trop grande longueur (150m).
Si le projet du Conseil général
me semble nuisible c’est parce qu’il élimine la rue perdue, entraîne un regroupement
foncier contre nature, gomme la trame urbaine traditionnelle.
La ville de Troyes est une ville
d’ouvriers et d’artisans, une ville simple où l’on sent le travail, l’effort. Une ville où l’homme est très présent parce
que tout y est à sa taille. Nous laissons les palais aux Rois et aux
Princes, aux capitales et aux Empires ; à Versailles, à Paris, à Avignon.
La ville est une ville modeste
mais qui sera peut-être un jour inscrite au patrimoine mondial à cause de cette
modestie. Chaque maison a une petite histoire, chaque mur raconte une petite aventure…
Quelle histoire décrira cette façade trop longue, trop haute, trop lisse ?
De quelle aventure seront les témoins ces arceaux dérisoires ?
Innover pourquoi pas mais en respectant certaines règles.
Si le département doit s’agrandir,
si le projet est nécessaire, il faut imposer aux architectes un cahier
des charges strict ; cahier des charges où la trame viaire et le parcellaire seront
des éléments incontournables. À l’intérieur d’un tel cahier des charges, on
peut naturellement envisager des constructions résolument modernes, témoins de
l’apport du XXe siècle dans la vie de la cité comme on l’a fait avec succès au
Petit Louvre.
Troyes veut être inscrite au
Patrimoine mondial. Elle n’aura cette consécration qu’en faisant des efforts.
Il faut maintenant accepter de respecter certaines règles.
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