Projet du département : plus de polémique, des propositions…
Il y a, en effet, une incompréhension de mon action. Certains pensant que je rejette le projet à cause de son aspect novateur, je serais contre la modernité… C’est vrai que je reste souvent dubitatif devant les grands concepts architecturaux, souvent agréable à regarder quand ils sont sous forme de dessins et de maquettes, mais presque toujours désastreux après leur édification… Mais la question n’est pas là. Mon opposition à ce projet est plus profonde, plus essentielle.
Troyes ne possède aucun monument exceptionnel en lui-même. Il n’est pas question ici de contester la qualité architecturale de la cathédrale, la richesse de nos églises ou l’agrément de nos hôtel du XVIe siècle, tout cela est très agréable… Mais qui oserait prétendre que notre cathédrale est plus belle que celle de Reims ? Que nos hôtels du XVIe dépassent le palais Jacques Cœur de Bourges ? Qui ignore que le canal fait pauvre figure face aux quais de Bordeaux ? Qui oserait comparer la Madeleine à Notre-Dame de Laon ? Saint-Jean à Chartres ? Saint-Remi au chœur de Saint-Denis ? Saint-Pantaléon à Saint-Maclou de Rouen ? Personne ! Nous ne pouvons nous battre à ce niveau.
Un parcellaire déjà lourdement attaqué par le passé.
Cela mérite une explication. L’îlot du Gros raisin ressemblait hier au quartier Saint-Jean. On a détruit les maisons, on a regroupé les parcelles, on a supprimé les rues. À la place, on a construit de grands bâtiments disproportionnés avec l’esprit de la cité. Ils sont trop hauts, trop plats, trop longs, ils font un effet de bloc catastrophique que quelques décorations de façades sont incapables de cacher… Il y a là un bon exemple des risques de casser l’urbanisme de la ville. La rue Emile Zola a, dans sa réhabilitation, respecté le parcellaire et la trame viaire.
Où préférez-vous vous promenez, au gros Raisin ou rue Emile Zola ?
Pour dire les choses simplement : traditionnellement Troyes se caractérise par de petits blocs de maisons de surface au sol limitée (80 à 140 m²), avec des façades de dimensions modestes (4 à 8m), séparés par des voies étroites. Ce que je rejette dans le projet du Conseil général ce n’est pas la modernité, le style, c’est l’immense surface du bâtiment (2 hectares) sur une trop grande longueur (150m).
Si le département doit s’agrandir, si le projet est nécessaire, il faut imposer aux architectes un cahier des charges strict ; cahier des charges où la trame viaire et le parcellaire seront des éléments incontournables. À l’intérieur d’un tel cahier des charges, on peut naturellement envisager des constructions résolument modernes, témoins de l’apport du XXe siècle dans la vie de la cité comme on l’a fait avec succès au Petit Louvre.
Troyes veut être inscrite au Patrimoine mondial. Elle n’aura cette consécration qu’en faisant des efforts. Il faut maintenant accepter de respecter certaines règles.
Un projet ambitieux, innovant et cohérent ???
Qu'y a t il d'ambitieux dans la rupture d'un équilibre chèrement et lentement retrouvé par la restauration du secteur sauvegardé ces 20 dernières années ?
Se trouve-t-elle, cette ambition, dans le coeur des architectes, dans l'esprit des Conseillers Généraux, du Maire de Troyes ?
Et les citoyens Troyens, que l'on a pourtant sollicités ces dernières années sur la couleur des trottoirs de leur ville ou sur la vocation de l'ancienne Bourse du Travail ? Que veulent ils ? Quelle est leur ambition ?
Où est la cohérence quand l'on connait la rigueur des règles imposées, à juste titre, à chaque propriètaire d'une façade dans le Vieux Troyes ?
L'ambition, l'innovation, la cohérence sont elles incompatibles avec la réalisation d'un projet respectant ces mêmes règles. Il y a bientôt deux ans que j'entends parler de ce projet, et au vu des restaurations entreprises dans les rues Perdue et Charles Gros, je me suis surpris à réver d'un projet totalement innovant, ambitieux, et VERITABLEMENT intégré à l'harmonie retouvée du Vieux Troyes...
Imaginons un instant que nos urbanistes se penchent, avec quelques historiens, sur le plan Coluel de 1769, qui donne un tracé exact des maisons au sol dans le Bouchon Troyen, et que, inspirés par l'excellente réalisation de la Rue Simart, ils retiennent l'ambition de recréer la rue Perdue en respectant son plan au sol. Reconstruire dans l'esprit de ces façades maintes fois dessinées ou photographiées, recréer cet ilôt moyen âgeux, comme véritable témoignage de la vie et de l'histoire de notre ville, voilà qui me semble être un réelle ambition pour notre secteur sauvegardé ; quant à la cohérence d'un tel projet, elle serait tout simplement évidente, aux yeux de tous les Troyens et des nombreux visiteurs de notre ville.
Les Troyens du XVIe siècle après l'incendie de 1524 ont pris le parti ambitieux et innovant pour l'époque de reconstruire leur ville dans l'esprit de ce qu'elle était avant ce désastre ; pourquoi ne pas nous inspirer d'un parti pris qui fait notre richesse aujourd'hui ?
Pour moi, un édifice tel que celui présenté pour le futur siège du Conseil Général a sa place au sein d'un ensemble tel que la Technopole de l'Aube par exemple ; un Conseil Général résolument tourné vers l'avenir, le progrès, la modernité ne jurerait pas à côté de l'UTT et des nouvelles entreprises auboises.
Mais si le Conseil Général souhaite rester dans le bouchon de Champagne, il ne peut pas rompre l'harmonie, tourner le dos aux aspirations des Troyens pour leur ville, se couper de son environnement immédiat et casser les perspectives retrouvées des rues voisines... Il doit s'intégrer à l'histoire, au passé, au patrimoine de la ville qu'il est censé représenter et servir.
Je ne sais quelle action entreprendre pour que ce projet ne voit pas le jour... Peut-être est il trop tard en effet ? Pour ma part, je vais écrire à mon Conseiller Général, et lui demander de représenter ma voix, comme c'est son rôle, et d'exprimer mon refus de voir l'harmonie et la cohérence du Vieux Troyes foulées au pied par des architectes bien éloignés des aspirations des Troyens !
Rédigé par : Hervé Grosdoit-Artur | 24 février 2005 à 10:12